Coup de coeur

Les Ateliers Varan, et la Corse. Où est Santonu ?


Les Ateliers Varan organisent chaque année, depuis 2010, des ateliers de formation à la réalisation de films documentaires à Ajaccio en Corse, à destination de jeunes cinéastes du bassin méditerranéen. L'objectif pour eux est de construire une représentation de la Corse et de ses habitants riche, sensible et ouverte tout en acquérant les premiers éléments d’une autonomie de documentariste. Parmi ces films, nous avons souhaité vous proposer : Drôles de rencontres de Amal Blid, Où est Santonu ? de Houcine Haddouche, L'avenir est là de Julie Berthier, Chiama e respondi de Maria Francesca Valentini et Pourquoi je ne parle pas corse ? de Laurence Leduc. Cinq films qui nous ont particulièrement émus, fait sourire, interrogé...

 

Pour revenir sur la formation Varan, une démarche dense, rigoureuse et largement éprouvée, elle permet de se confronter aux fondamentaux de la réalisation d’un film documentaire. Après une période d’initiation technique, d’analyse d’œuvres de référence, de repérages et d’écriture, chacun passe à l’acte en tournant un court-métrage sur un thème commun. Le montage encadré par des monteurs professionnels permet également d’appréhender la relation essentielle réalisateur/monteur.

Cet atelier est organisé grâce aux soutiens de la Collectivité de Corse, le Centre du Sport et de la Jeunesse de Corse (CSJC) et Corsica.doc.

 

Parmi ces cinq films, revenons aujourd'hui sur Où est Santonu ? du réalisateur en formation, Houcine (El Hacène) Haddouche, qui dans une librairie d'Ajaccio, achète un peu par hasard un livre intitulé « Polyphonies corses ». Au fil des pages, il tombe sur une berceuse féroce, qui parle d'appel à la vengeance et qui sonne aussi comme un chant funèbre. C'est la Nanna de Palleca... Houcine décide alors de partir enquêter dans ce village, et va croiser autant de perceptions différentes que de versions de la berçeuse. Il ne lâche pas le fil, revient sur ces questions lancinantes : «  la vendetta existe-t-elle encore dans l'inconscient collectif ? » «  S'agit-il de vrai corse ? D'un corse que l'on ne parle plus ? » « Qui était le Général Morand, qui fit pendre les bandits ? ». Le bar de Pierrot, où on vous apprend à bien prononcer le corse, Gisèle qui appelle ses amis pour en savoir plus, Octavie, Paulette, l'ancien diplomate Simon Santoni, autant de belles personnes, autant de facettes d'une communauté...

Un dispositif simple, une curiosité évidente, et pour nous, un pas de plus dans la culture corse.

 

A suivre... avec les autres films de Varan.

 

40 films corses sur BED , et Solenzara !


Les coups de cœur des semaines à venir vont surtout concerner des films de Corses, ou sur la Corse, puisque nous venons de rajouter 40 réalisations en provenance de cette île. Une île dont nous nous sentons proches, cousins presque, une île qui fait parler d'elle encore ce week-end avec les manifestations à Corte en soutien à Yvan Colonna. Pensées pour sa famille.

 

On aimerait donc commencer par quelque chose de plus léger.

Une chanson qui vous ferait faire un demi-tour du monde ? C'est Solenzara, qui est aussi un film de Pascal et Stephane Regoli. Ces deux-là ont traqué la nostalgique mélopée, depuis la crique de Solenzara, côte orientale de la Corse, jusqu'à l'ethno-village-parc d'attractions de Emir Kusturica en Serbie. En passant par Hambourg, Buenos-Aires et Tokyo. Pourquoi un tel voyage ? Il suffit de tendre l'oreille, et la bonne !

 

Ecrite après-guerre par Fernande Jung, sur une musique de Marc Angel, la chanson est successivement interprétée par les corses Dominique Marfisi, puis par le duo Regina et Bruno, qui la font voyager dans toute l'Europe. Ils la transmettent bien volontiers à Enrico Macias, jeune pied-noir tout juste débarqué d'Algérie en 1962, et chaleureusement accueilli en Corse. Un pays qui ravive son exil, « le seul endroit qui me rappelle mon pays natal, dit-il, mais qui me console aussi. » Un baume sur le cœur de tant d'exilés, c'est ce que la chanson va devenir, interprètée par Alexandra en Allemagne, jeune chanteuse des années 60 disparue tragiquement à 27 ans ; par Vigen chanteur iranien exilé aux USA ; par Juan Ramon, exilé italien en Argentine... Au Japon, elle devient un véritable tube. En Croatie, c'est un musicien aujourd'hui disparu, et à qui le film rend hommage, Alaga Gagic qui va l'enregistrer. Nous nous rapprochons de Goran Bregovic, qui en 1993 en fera la bande originale de Arizona Dream, de Emir Kusturica. Re-baptisé In the death car, sur un arrangement et des paroles de Iggy Pop, qui assure que les poissons ne pensent pas. Le morceau devait s'appeler La valse du turbot.

 

L'héritier de Dominique Marfisi intentera et gagnera un procès contre le compositeur serbe. Le film nous livre quelques images du No smoking orchestra et de son leader tout-puissant Kusturica. Les réalisateurs ont joué le jeu du voyage et ne se contentent pas d'archives. Ils nous emmènent sous les cerisiers en fleurs de Tokyo, rencontrent Enrico Macias, le biographe de la défunte Alexandra, le très touchant Alaga Gagic, peu de temps avant son disparition. Si tout nous parle de nostalgie, le film reste vigoureux, jamais larmoyant, sans doute porté par la musique et une forme d'auto-dérision que les habitants de Solenzara sont les premiers à pratiquer.

 

Parcelle 808, poétiser la campagne !


Parcelle 808 n'a rien à faire dans un site de documentaires, diront certains. Et pourtant, Parcelle 808, de Erwann Babin, il est temps de le citer, documente une Bretagne que d'autres ne voient pas. Une Bretagne invisible, qui prend son temps, à la fois enracinée et aérienne. Une Bretagne qui rimerait avec un poème de Paol Keineg... Le temps de bêcher, le temps de regarder filer les nuages, le temps de faire du bois.

 

Parcelle 808 est un documentaire de création. Il prend le temps de filmer la création justement, depuis les larves de libellule, la rivière de bleuets qui va germer, et le petit d'homme qui va venir, puisqu'on voit le ventre de sa maman s'arrondir. Les formes sont pleines, les images sont rondes, la forme sonore du film est longuement étudiée, on l'entend. Expérimenter, poétiser son monde, son champ, sa parcelle de vie... Erwann Babin s'est offert ce luxe, puis nous l'a offert, et nous vous l'offrons à notre tour, c'est un cadeau précieux, faits de fétus de paille et de brins de soleil dans les feuillages. Un nuage passe.

 

Film poétique, pour Roi de Corse singuiier !


C'est une histoire singulière, poétique et un peu extravagante que vient nous offrir la réalisatrice Anne de Giafferri , celle de Théodore 1er, Roi des Corses.

 

C'est en Mars 1736 que le Baron de Neuhoff, originaire de Westphalie, débarque sur une plage d'Aléria en Corse, alors sous domination gênoise depuis 4 siècles. Il n'a qu'une ambition, fort simple : combattre l'occupant gênois et devenir, ce faisant, Roi des Corses.

 

Auparavant, il a d'abord été au service de la Duchesse d'Orléans, puis a combattu avec les troupes jacobites en Ecosse afin de restaurer la dynastie des Stuart, sans succès, avant de se marier à Madrid et de servir la Cour d'Espagne. Les alliances du moment lui font connaître bien des défaites, et on le retrouve conspirant avec des chefs insulaires corses en Italie, à Livourne vers 1734.

 

Revenons sur la plage d'Aléria : Neuhoff y distribue ses faveurs et courriers , avant de gagner Alesani où est rédigée la constitution qui institue le royaume indépendant de Corse. Il est élu par une assemblée constituante Roi des Corses le 13 avril 1736. Le régime se met en place, avec ses attributs : frappe de monnaie, titres délivrés, constitution d'une armée et projet d'une université, idée qui sera reprise par Pasquale Paoli un peu plus tard.

Le roi Théodore 1er se met en route pour bouter l'ennemi gênois, vers la Balagne. Un périple incroyable va le mener de fort militaire en couvent, de palais en batailles, d'espoirs vains en défaites. Les sièges successifs s'enlisent et le roi doit quitter l'île en novembre 1736. Il part chercher de l'aide auprès des cours européennes. Cela va précipiter l'intervention de la France, en 1738, sous le commandement du Comte de Boissieux. C'est là une autre histoire d'alliances, confrontées à d'âpres résistances locales. Quand à Théodore, il tente d'autres retours en son ex-royaume, mais doit finalement renoncer, errant le reste de sa vie, et finissant dans le dénuement le plus complet à Londres, où il meurt en 1756.

 

Si ce documentaire prend ses distances avec la reconstitution historique, c'est que la réalisatrice fait incarner Théodore par une marionnette à son effigie, sculptée en résine et animée par des comédiens talentueux, qui la manipulent à-vue. Des figurants complètent les tableaux, qui sont des évocations. Cela permet vraiment de se sentir très proche de cette personnalité singulière, nous faisant partager ses doutes, ses arrogances et ses insomnies. Mais aussi de fugaces instants de bonheur ?

Sous ce prétexte, on découvre aussi une Corse de l'intérieur, sauvage et résistante, à l'image des insurgés que rencontre sur sa route ce Roi si étonnant... Les contributions bienvenues d'historiens viennent renforcer le récit de cette épopée, et cette réalisation originale et poétique.

 

Un film salutaire et bienvenu !


Le film Un paese di Calabria que nous venons de rajouter sur BED, grâce à la complicité de la maison de production douarneniste Tita productions, est précieux à nos yeux, en ce moment particulièrement. Parce que, s'il a été réalisé en 2016, il résonne très fortement avec l'actualité italienne de 2021, qui devrait être aussi la nôtre, puisqu'il s'agit de solidarité internationale, de délit d'hospitalité, de fraternité.

 

Le village ( paese ) du titre, c'est Riace, en Calabre, petit bourg du sud de l’Italie, qui a longtemps subi un exode rural massif. Maisons vides, climat rude, cultures abandonnées. Shu Aiello, co-réalisatrice du film avec Catherine Catala, a une aïeule originaire de là. On entendra sa voix d'émigrante. Fanfare, procession des saints, ramassage scolaire, ruelles désertes et bavardages du soir, le décor est joliment brossé.

 

En 1998, un bateau transportant deux cents kurdes échoue sur la plage, en contre-bas du village. Spontanément, les habitants leur viennent en aide. Petit à petit, migrants et villageois vont réhabiliter les maisons abandonnées, relancer les commerces et assurer un avenir à l’école. C’est ainsi que chaque jour depuis 20 ans, le futur de Riace se réinvente, sous la houlette de celui qui fut longtemps son maire charismatique, Domenico Lucano.

 

Ce même Domenico vient d'être condamné ( le 30 septembre dernier ) à une peine très lourde : treize ans et deux mois de prison, assortie d'une amende de 750 000 euros. Pour avoir développé un modèle d'hospitalité, redonné espoir aux migrants comme à ses concitoyens, refondé une ville perdue. Bien entendu, la réalité est toujours plus complexe. Au bout de deux mandats, Domenico n'a pas été ré-élu. De sordides accusations pèsent sur lui. Il est notamment la cible de la mafia calabraise tristement réputée, la 'ndrangheta, qui voit d'un mauvais œil une main-d'œuvre à bas prix lui échapper ( en tant qu'ouvriers agricoles, presque esclaves modernes).

 

Mais Domenico avait prouvé qu'un autre modèle est possible. Réhabilitation des logements, avec l'accord des propritéaires exilés en Amérique notamment, ouverture de classes, transmission de savoirs ancestraux, création d'activités comme le tissage, la fromagerie, le pressage d'huile d'olive.

Il avait été créatif, inventant une monnaie locale pour devancer les aides d'état qui arrivaient trop tard pour les migrants.

C'est aussi parce qu'il a mis en lumière la démission des services publics, incapables de donner assistance ou de protéger les migrants, qu'il est aujourd'hui condamné aussi injustement.

Le gouvernement de Mario Draghi lui reproche évidemment d'avoir outrepassé ses fonctions de maire, comme d'avoir détourné la loi. Réquisitoire bien faible face aux exactions de la mafia locale, symbole de la lâcheté de nos dirigeants.

 

Riace reste à nos yeux un exemple de ce qui pourrait être tenté partout en Europe, si nous ne voulons pas faillir à notre humanité.

Mais regardez déjà le film …